Microfinance Information Exchange

Des attentes irréalistes qui mettent en péril le secteur

Des attentes irréalistes qui mettent en péril le secteur

Date: 
February 2011
Author(s): 
Adrián González

Dans un récent article du New York Times, Muhammad Yunus a proposé que les gouvernements introduisent des lois visant à limiter les taux d'intérêt de 10 à 15 points de plus par rapport au coût du financement pour les institutions de micro-crédit.  Le but de ce plafonnement est d'empêcher les institutions cherchant à maximiser leurs profits de tirer des bénéfices trop importants des prêts accordés aux plus pauvres. Malheureusement, la proposition n'atteint pas son objectif pour deux raisons. En premier lieu, ce sont les coûts d'exploitation et non les bénéfices qui déterminent les taux d'intérêt du microcrédit pour l'immense majorité des IMF. En second lieu, les limites proposées affecteraient principalement les IMF qui travaillent avec la clientèle la plus démunie et auraient un impact sur la majorité des IMF à l'échelle mondiale.

Cette méthodologie définissant des catégories pour les taux d'intérêt du microcrédit n'est pas nouvelle, elle a déjà été présentée dans le livre de M.Yunus en 2007, Creating a World Without Poverty.  La méthodologie définit trois zones:

  • Zone verte: (Taux d'intérêt – Coût du Financement) ≤ 10 pourcents. D'après le Professeur Yunus ces programmes de microcrédit ciblent la pauvreté (p. 69 du livre).
  • Zone jaune: (Taux d'intérêt – Coût du Financement) ≤ 15 pourcent.
  • Zone rouge: (Taux d'intérêt – Coût du Financement) > 15 pourcents. M. Yunus qualifie les institutions exerçant leurs activités dans cette zone d'IMF cherchant à « optimiser leurs profits », ajoutant que ces programmes sont « des entreprises commerciales dont l'objectif principal semble être d'engranger d'importants bénéfices pour leurs actionnaires ou autres investisseurs ». M. Yunus décrit cette zone comme étant celle des « usuriers »[1].

Le schéma 1 montre le pourcentage d'emprunteurs dans la « zone rouge » par pays. Nous pouvons facilement constater que dans la plupart des pays d'Afrique et d'Amérique Latine et dans une grande partie de l'Asie, la majorité des emprunteurs s'adresse aux IMF de la « zone rouge ». Seuls quelques pays, bénéficiant d'importantes institutions publiques, échappent à ce constat.

Graphique 1 : pourcentage d'emprunteurs dans la zone rouge, par pays

L'année dernière, MIX a publié une analyse de cette méthodologie sur la base de données 2008.  Étant donné le retour à ces indicateurs dans notre récent éditorial, nous avons mis à jour ces données en utilisant les données 2009 provenant de 1027 institutions de microfinance (IMF) qui touchent près de 88 millions d'emprunteurs. Ces nouvelles données confirment les conclusions du rapport de l'année dernière :

  • Trois IMF sur quatre dans le monde se situent en « zone rouge ».
  •  Ce classement s'explique presque exclusivement par les Charges d'exploitation, plutôt que par les niveaux de bénéfices étant donné que ces charges d’exploitations représentent 62 % de toutes les dépenses devant être couvertes par le rendement moyen(2) et 80 % des dépenses couvertes par la prime,  tel que définie par la méthodologie.
  • Si l'on observe le vaste monde des IMF, il n'y a aucune preuve que les IMF, toutes régions confondues, engrangent des bénéfices exorbitants. Supprimer les bénéfices de toutes les IMF ne changerait pas fondamentalement la répartition des IMF dans les zones verte, jaune et rouge.
  • La plupart des IMF qui accordent des prêts petits à moyens (ce qui laisse entendre qu'elles s'adressent à des clients plus pauvres) sont classées, à tort, dans la « catégorie rouge ».
  • Les IMF de type ONG (à but non lucratif) risquent davantage de se retrouver dans cette zone que les IMF à but lucratif (telles que les banques) et les coopératives de crédit.

Les indicateurs actualisés confirment le fait que le meilleur moyen de diminuer les taux d'intérêt du microcrédit est d'améliorer l'efficacité de celui-ci. Dans l'ensemble, les IMF faisant des « bénéfices exorbitants » constituent une exception dans le monde. Comme vous pouvez le constater dans le schéma 2, les charges d'exploitation représentent près de 70 % des frais que les taux d'intérêt ont couvert en 2009, tandis que les bénéfices représentent moins de 10 % de tous les frais couverts. En d'autres termes et en 2009, pour 100 $ de charges d’intérêt (nominal + frais et commissions) facturées par les IMF aux emprunteurs , 63 $ couvraient leurs frais d'exploitation, 21 $ les dépenses financières, 7 $ les pertes de portefeuilles, 3 $ les impôts et seuls 7 $ constituaient des bénéfices.

Graphique 2: Ventilation des composantes du rendement du portefeuille pour les IMF rentables (rendements des actifs>0), en 2009

Conséquences potentielles sur l'accès au microcrédit de l'introduction du plafonnement des taux d'intérêt.

M. Yunus affirme dans son article que « le taux d'intérêt maximal ne devrait pas excéder le coût du financement [...] plus 15 pourcents du financement [...]. La ventilation idéale entre le coût du financement et le taux d'intérêt du prêt devrait se rapprocher des 10 %. » Il affirme par ailleurs « qu'afin d'introduire cette limitation, chaque pays dans lequel des microcrédits sont accordés devrait mettre sur pied une autorité de régulation du microcrédit ».

Compte tenu de ces recommandations spécifiques, que pourrait-il arriver au microcrédit si les autorités de règlementation locales appliquent ces plafonnnements de taux d’intérêt? Pour l'instant, nous examinons la répartition des emprunteurs dans ces trois zones en utilisant les données 2009 de 1027 IMF qui servent 88 millions d'emprunteurs. Le schéma 3 montre que près des deux tiers de tous les emprunteurs en 2009 ont été servis par les IMF de la zone rouge, celles qui sont potentiellement affectées par un plafonnement des taux d'intérêt de 15 pourcents sur le coût des fonds. Moins d'un quart de tous les emprunteurs ont été servis par les IMF de la zone verte, celles qui ne seront pas affectées par un plafonnement des taux d'intérêt de 10 pourcents sur le coût des fonds. Selon l'analyse de l'an dernier, les régions les plus touchées par le plafonnement des taux d'intérêt proposés seraient celles ayant les charges d'exploitation les plus élevées : l'Afrique subsaharienne, l'Amérique latine et les Caraïbes et la région Moyen-Orient Afrique du Nord.

Graphique 3 :Pourcentage d'emprunteurs par zone et par région en 2009


AEP: Asie de l’est et pacifique, EAC: Europe de l’est et Asie Centrale ALC: Amérique latine et caraibes

Aussi et comme le montre le schéma 4, le plafonnement des taux d'intérêt affectera particulierement  les IMF de type ONG. Ces institutions offrent les prêts les plus bas (tel qu'indiqué par les valeurs moyennes des soldes de prêts reprises dans le tableau), et servent donc probablement plus les emprunteurs plus pauvres que d'autres types d'institutions.

Graphique 4 : Pourcentage d'emprunteurs par zone et statut juridique en 2009

IFBN: Insitution financière non bancaire

Prendre comme référence le nombre total d'emprunteurs permet une meilleure vision pour cette analyse. Sur les 88 millions d'emprunteurs servis en 2009, seuls 19 millions le sont par les IMF qui ne seraient pas touchées par un plafonnement (hypothétique) de 10 pour cent, et seulement 14 millions de plus (soit 33 millions au total) sont servis par les IMF dans les zones vertes et jaunes. (graphique 5)

Graphique 5: Simulation de l'impact des plafonnements sur le nombre d'emprunteurs par région en 2009

La base de données utilisée pour cette analyse est disponible ici, et nous invitons les lecteurs à simuler l'impact des plafonnements des taux d'intérêt proposés dans les différents scénarios. [3]

Conclusion

Trouver des moyens de réduire les coûts pour les emprunteurs défavorisés fait partie des objectifs prioritaires du microcrédit. Cependant, nous nous concentrons parfois trop sur le facteur prix et oublions les autres facteurs qui influent sur les conditions et les causes poussant les personnes pauvres à emprunter : la qualité du service, une offre de produits appropriée, la rapidité de traitement des dossiers et l'accès à de futurs prêts.

En effet, la principale raison pour laquelle les taux d'intérêt du microcrédit sont plus élevés que ceux du secteur bancaire est le coût d'exploitation (charges administratives et de personnel) élevé nécessaire à la réalisation de prêts de faibles montants. Accorder 1 000 prêts de 100 $ implique des frais de personnel beaucoup plus importants que si l'on accorde un seul prêt de 100 000 $. En raison de ce lien bien connu entre le volume du prêt et son coût, les IMF risquant davantage d'être concernées par les plafonnements des taux d'intérêt sont celles qui accordent les plus petits prêts et, très probablement, qui traitent avec les populations les plus pauvres.

Certaines IMF réalisent des profits importants via leurs opérations mais là n'est pas la raison principale de taux d'intérêt plus élevés dans le secteur de la microfinance. L'analyse qui précède montre que le fait de réduire tous les profits à zéro pour toutes les IMF laisse toujours 63 pour cent d'emprunteurs dans le monde dans la « zone rouge ». Du point de vue de l'analyse comparative (benchmarking), une évaluation globale des taux d'intérêt doit d'abord tenir compte des différences du niveau de charges d'exploitation à travers le monde.

Cet article est également disponible en espagnol et en anglais.

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